Le 26 mai, en marge de la 61ème Assemblée annuelle de la BAD à Brazzaville, les bailleurs du Fonds bleu pour le Bassin du Congo ont annoncé plus de 3,554 milliards de dollars pour 63 projets « bas carbone » couvrant 17 pays d’Afrique centrale et de l’Est. L’objectif total est d’atteindre 5,72 milliards d’ici 2028, laissant un écart non comblé de 2 milliards (62 % mobilisés à ce stade). Si l’importance symbolique de cet engagement est à saluer, plusieurs questions restent tout de même sans réponse. Ces milliards sont-ils des dons ou des prêts ? Et qui protège réellement les forêts et les communautés qui en dépendent ? Des engagements financiers sans transparence ni redevabilité ne sauvent pas les forêts. La REDD+ nous l’a appris. Ces milliards risquent de financer une façade verte pendant que les industries extractives continueront de détruire le Bassin du Congo.
Des prêts déguisés en solidarité climatique
Les principaux contributeurs annoncés à Brazzaville sont la Banque mondiale (1 milliard USD), le Fonds africain de solidarité (870 000 USD), la BDEAC (1 million USD sur trois ans), le Fonds vert pour le climat (550 000 USD) et la BAD (430 000 USD). S’y ajoutent des “garanties financières” de la Banque de développement de l’Afrique de l’Est et de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique, dont les montants n’ont pas été communiqués.
Or la BDEAC, agence fiduciaire du Fonds, contractualise explicitement avec des prêteurs et des donateurs sans que la répartition soit rendue publique. La distinction est pourtant fondamentale : contrairement à un don, un prêt accroît l’endettement de pays déjà vulnérables..A l’inverse, un don répond à un principe de justice climatique en compensant les efforts consentis pour préserver un bien public mondial. Il est de facto nécessaire qu’une ventilation précise soit publiée : quelle part est un don, quelle part est un prêt, et à quelles conditions ? Laisser planer le doute n’est pas la meilleure option. Par ailleurs, rappelons que les pays du Bassin du Congo stockent 30 milliards de tonnes de carbone pour l’humanité entière. Les financer à crédit pour qu’ils conservent ce bien commun mondial, c’est leur faire payer deux fois. La justice climatique impose des dons, pas des dettes.
Des milliards sur la table, des concessions pétrolières et forestières sous la table
L’autre élément à prendre en considération est que jusqu’ici, aucune information publique n’est disponible sur les critères de sélection des 63 projets ainsi que leurs promoteurs ni leur compatibilité avec les droits des communautés locales et des peuples autochtones. Pendant ce temps, le président Sassou N’Guesso préside le 27 mai 2026 la table ronde « bas carbone » tout en promouvant l’exploitation des réserves de potasse, de phosphate et de gaz naturel du Congo. Toutefois, la réalité du terrain met en lumière plusieurs contradictions.
▸ Au Cameroun, on a deux cas: la forêt d’Ebo : Forêt de 150 000 ha reconnue internationalement pour ses chimpanzés, éléphants de forêt et 12 espèces d’arbres non encore identifiées, destinée depuis 2006 à devenir un parc national. En 2023, le Ministère des Forêts et de la Faune (MINFOF) l’a partiellement classée en unité forestière d’exploitation et attribué illégalement un certificat de coupe à Sextransbois, violant sa propre réglementation. La menace demeure. Camvert / Campo Ma’an : Cette concession de palmier à huile détruit le corridor faunique du Parc national de Campo Ma’an, territoire des communautés Bagyeli avec pour conséquence des éléphants qui dévastent quotidiennement les champs des villageois et par ricochet exacerbe les conflits homme-faune. Les concessions attribuées dans le seul département de l’Océan ( Sud Cameroun) excèdent de plus de 110 000 ha la superficie totale du territoire.
▸ Au Congo-Brazzaville, le Parc de Conkouati-Douli : en janvier 2024, six semaines après avoir signé un accord de protection forestière de 50 millions USD à la COP28, le gouvernement congolais a accordé un permis d’exploration pétrolière à l’intérieur du parc en violation du décret présidentiel qui le crée. Le parc abrite pourtant des gorilles des plaines, chimpanzés et éléphants de forêt.
▸ En RDC, les blocs pétroliers sur les tourbières : en mai 2025, le gouvernement a ouvert 52 nouveaux blocs pétroliers dans la Cuvette centrale, premier stock de carbone tourbeux tropical au monde, contredisant directement le corridor vert Kivu-Kinshasa lancé quelques mois plus tôt.
On ne peut pas présider une table ronde sur la conservation et ouvrir des blocs pétroliers dans les tourbières. C’est se moquer simplement du peuple qui nous regarde et de l’environnement qui devient de plus en plus impuissant face à l’action humaine. Il faudrait que les Etats s’accordent non seulement sur les critères d’éligibilité de ces projets, des mécanismes de gestion, de partage des bénéfices et surtout d’accès direct pour les communautés locales et peuples autochtones, mais aussi pour un moratoire immédiat sur toute nouvelle concession agro-industrielle, forestière ou minière dans l’ensemble du Bassin du Congo. Sans cette condition préalable, les milliards annoncés ne garantiront aucun changement réel.
La BAD et la BDEAC doivent agir pour attaquer le problème à la racine, et non pas adopter des solutions greffées qui couvrent la plaie sans la guérir dans le fond. Ces deux institutions doivent:
- Publier la ventilation des 3,554 milliards : montants par contributeur, nature (don ou prêt), taux et conditions de remboursement ;
- Publier la liste complète des 63 projets (promoteurs, zones, budgets, critères de sélection) ;
- Garantir le Consentement Libre, Informé et Préalable (CLIP) pour toutes les communautés affectées par la réalisation de ces projets et le partage équitable des bénéfices ;
- Mettre en place des mécanismes de suivi-vérification (MRV) indépendants et accessibles à la société civile ;
- Instaurer un moratoire immédiat sur les nouvelles concessions dans l’ensemble du Bassin du Congo.
Le Bassin du Congo n’a pas besoin de promesses supplémentaires, mais de transparence, de redevabilité et de décisions courageuses qui placent les peuples et les forêts au cœur du développement.
Par Toussaint Molenge, Responsable Régional de la Campagne Forêt et Biodiversité, Greenpeace Afrique


