
Lorsque je suis arrivée à Kayar pour assister au concours de régate, je pensais découvrir une compétition de pirogues. Mais au fil des chants, des applaudissements et des encouragements venus du rivage, j’ai compris que ce qui se jouait devant moi allait bien au-delà d’une simple course.
Sur l’eau, les rameurs avançaient au même rythme, portés par les voix de toute une communauté. Autour d’eux, les familles, les amis et les habitants encourageaient leurs équipes avec une énergie communicative. Chaque pirogue semblait porter bien plus que ses rameurs : elle portait une histoire, une fierté et un héritage transmis de génération en génération.
Ce moment m’a rappelé que, pour les communautés côtières, la mer n’est pas uniquement un espace de travail ou une source de revenus. Elle accompagne les moments de joie, rassemble les familles, nourrit les récits et façonne les traditions. Elle est présente dans les chants, les cérémonies, les savoir-faire et les souvenirs transmis par les anciens.
À travers cette régate, j’ai vu une communauté célébrer son lien avec l’océan. J’ai compris que les pirogues ne servent pas seulement à aller pêcher. Elles racontent la vie des hommes et des femmes qui habitent ces côtes. Elles racontent les départs en mer, l’attente des familles, la solidarité entre pêcheurs et la transmission des connaissances aux plus jeunes.
En tant que volontaire de Greenpeace Afrique, cette expérience a renforcé ma conviction que protéger l’océan ne consiste pas seulement à préserver les poissons ou à défendre une activité économique. Protéger l’océan, c’est aussi préserver tout ce qui s’est construit autour de lui : une mémoire collective, des liens entre les générations et une identité profondément ancrée dans la mer.
Aujourd’hui, cet héritage est fragilisé par la raréfaction des ressources halieutiques, la pression de la pêche industrielle et les effets du changement climatique. Lorsque les poissons se font plus rares, les conséquences ne se limitent pas aux revenus des pêcheurs. C’est tout un mode de vie qui est affecté, ainsi que les traditions et les savoirs qui en dépendent.
En regardant les pirogues s’affronter au large de Kayar, je me suis demandé ce qu’il resterait de ces moments si les communautés ne pouvaient plus vivre de la mer. Que deviendraient les chants, les régates et les récits des anciens si les nouvelles générations étaient progressivement contraintes de s’éloigner de cet héritage ?
Cette régate m’a appris que protéger l’océan, c’est également protéger le droit des communautés à continuer de vivre leur culture et à transmettre leur histoire. C’est permettre aux enfants d’aujourd’hui de devenir, demain, des rameurs, des pêcheurs ou simplement les gardiens d’une mémoire collective.
Car lorsque les pirogues prennent la mer à Kayar, ce ne sont pas seulement des équipages qui avancent sur les vagues. C’est toute une culture qui navigue.
Par Khawa Diakite – Volontaire Greenpeace Afrique (Groupe Local de Dakar)


