
Cet article est également disponible en espagnol sur le site de Greenpeace Espagne.
Chaque année, le mois de juin marque l’arrivée du mois de la Fierté, apportant avec lui son lot de drapeaux, de messages, de discours et de célébrations dans les espaces publics et sur les réseaux sociaux. C’est l’occasion d’honorer les moments clés de notre histoire, de célébrer les progrès accomplis en matière de droits LGBTQ+ et de faire rayonner des identités qui ont longtemps été reléguées aux marges.
Pourtant, cette représentation globale de la Fierté n’a pas toujours une résonance universelle. Pour de nombreuses personnes issues des pays du Sud, et plus particulièrement des contextes africains et diasporiques, le mois de la Fierté évoque un mélange complexe d’émotions : de la reconnaissance, bien sûr, mais aussi un sentiment de distance, des tensions et des questionnements qui ne sont pas toujours abordés dans les récits dominants.
Que signifie l’acronyme LGBTQ+, et pourquoi n’est-il pas neutre?
L’acronyme LGBTQ+, qui est une version abrégée de LGBTQIA2S+, est un terme générique qui désigne une multitude d’orientations sexuelles et d’identités de genre et qui fait référence aux personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres ou queer. Le symbole + représente d’autres formes de diversité sexuelle et de genre qui ne sont pas explicitement mentionnées dans l’acronyme. Son utilisation a largement contribué à renforcer la visibilité politique des communautés LGBTQ+ et à articuler des luttes communes. Cependant, il importe de reconnaître qu’il s’agit d’une construction historique issue de contextes occidentaux précis, façonnée par des langues, des catégories et des façons de concevoir le genre et la sexualité qui ne sont pas universelles.
Lorsque ces catégories sont traitées comme le seul cadre légitime pour nommer la diversité, elles risquent d’occulter d’autres formes d’existence, des identités qui échappent à leurs frontières, ainsi que des façons diverses d’entrer en relation. Car nommer, ce n’est pas seulement décrire : c’est aussi donner un sens au monde.
L’impact des systèmes linguistiques, juridiques, religieux et administratifs coloniaux sur la mémoire collective
Avant la colonisation européenne, le continent africain comptait de multiples façons de comprendre les genres, les corps et les sexualités qui ne se conformaient pas à un modèle binaire rigide. Si ces visions différaient selon les régions et les peuples, elles avaient un point commun important : elles étaient profondément ancrées dans la spiritualité.
Un exemple est Logun Ede, un orisha mineur du panthéon yoruba, connu comme prince héritier et le fils d’Oshun et d’Oshosi. Il incarne la dualité, la beauté, la jeunesse et la transformation, partageant son existence entre la rivière (caractéristiques féminines) et la forêt (caractéristiques masculines).
Dans un contexte social, il y avait aussi les « femmes-maris ». Historiquement, certaines femmes nigérianes ont assumé le rôle de mari (d’un point de vue économique et social) pour épouser d’autres femmes, perpétuant ainsi les lignées familiales. La colonisation, par l’imposition de systèmes juridiques, religieux et administratifs occidentaux, a réorganisé ces réalités selon une vision binaire et punitive du genre et de la sexualité. Tout ce qui s’écartait de cette nouvelle norme était souvent considéré comme un péché, une déviance ou un crime.
Tout ce qui s’écartait de cette nouvelle norme était souvent considéré comme un péché, une déviance ou un crime.
– Rusly Cachina
Les conséquences de ce changement sont illustrées par l’histoire de Francisco Manicongo, une personne transportée de force du Royaume du Kongo – situé sur des territoires correspondant aujourd’hui à la République démocratique du Congo et à l’Angola – vers le Brésil au XVIe siècle dans le cadre de la traite transatlantique des esclaves. La persécution dont il a fait l’objet était liée non seulement à sa condition de personne réduite en esclavage, mais aussi à son expression et à son identité de genre. Il s’habillait et se comportait selon des traditions congolaises associées aux Imbandas, pratiques que les autorités coloniales condamnaient comme un « péché » et assimilaient à la sodomie. Son cas illustre la manière dont la violence coloniale a non seulement exploité les personnes, mais aussi persécuté et puni la dissidence sexuelle et de genre. Ce faisant, ce ne sont pas seulement les corps qui ont été criminalisés, mais toute une mémoire qui a été réécrite.
Ce que j’écris ne cherche pas seulement à établir des « preuves » ou à retracer une histoire africaine queer. Il met plutôt en lumière une réalité beaucoup plus complexe : l’évidence de multiples façons d’exister qui ont été systématiquement filtrées, effacées par la logique coloniale ou réinterprétées.
L’Afrique n’est pas un territoire dénué d’histoire queer
Reconnaître cela ne revient pas à idéaliser le passé ni à nier les conflits ou les tensions internes. Il s’agit plutôt de rappeler que la diversité fait partie de l’histoire du continent depuis longtemps.
Le problème n’est pas l’absence d’histoire, mais la question de savoir qui détient le pouvoir de la raconter.
– Rusly Cachina
Dans diverses sociétés africaines, il y a eu des rôles de genre atypiques, diverses formes de relations et des figures historiques dont la vie bouscule les catégories que nous utilisons aujourd’hui. Malheureusement, une grande partie de ces mémoires ne survit qu’à travers les traditions orales, les pratiques culturelles et les langues locales. D’autres ont été fragmentées par des siècles de colonisation et continuent d’être menacées par le néocolonialisme, la radicalisation, l’extrémisme religieux et l’imposition de cadres juridiques restrictifs.
Le problème n’est pas l’absence d’histoire, mais la question de savoir qui détient le pouvoir de la raconter.
Le présent queer : violence, guerre et inégalités
Les discussions sur la décolonisation ne sauraient être conjuguées uniquement au passé. Encore aujourd’hui, les conflits armés, l’instabilité politique et l’exploitation des ressources continuent de bouleverser les conditions de vie de nombreuses personnes dans les régions du Sud.
Dans des pays comme la République démocratique du Congo, les conflits armés – qui impliquent des groupes comme le M23 – ne peuvent être compris indépendamment des économies extractives, des décennies de violence structurelle et des intérêts géopolitiques régionaux. Dans ces contextes, la violence est incarnée. Elle n’a rien d’abstrait.
Ces personnes – réduites à l’acronyme LGBTQ par les catégories occidentales, mais connues localement sous des appellations comme woubi, mashoga ou shoga – sont confrontées à la stigmatisation sociale, à l’absence de protection institutionnelle et, bien souvent, à des formes directes de violence, dans des contextes où l’effondrement de l’État et la militarisation exacerbent les abus.
La guerre n’est pas seulement territoriale. Elle est aussi corporelle.
Quel rapport entre changements climatiques, inégalités mondiales et Fierté?
Les crises climatiques ajoutent de multiples couches de complexité, et leurs effets se font sentir de manière inégale. Dans les pays du Sud, elles entraînent souvent des déplacements, l’insécurité alimentaire, la perte de moyens de subsistance et des migrations forcées. Pour les membres de nos communautés, ces bouleversements s’accompagnent souvent de difficultés supplémentaires, notamment l’accès inégal au logement, la déshumanisation en contexte humanitaire et l’exclusion des réseaux de protection et de solidarité.
L’urgence climatique n’est pas seulement environnementale : elle est profondément politique et sociale.
La Fierté comme espace contesté
La Fierté, telle qu’elle est célébrée aujourd’hui dans de nombreuses régions du monde, peut être à la fois un espace de célébration et un lieu d’exclusion.
Pour de nombreuses personnes du Sud, qu’elles soient migrantes, racisées, noires ou trans comme moi, la reconnaissance est souvent partielle. On nous accorde une visibilité passagère – ou, plus exactement, on nous « expose » et on nous « exhibe ». Mais une fois la saison des Fiertés terminée, on nous oublie trop souvent au quotidien.
Nous sommes invitées à participer, mais à la condition d’être « acceptables » : en nous conformant à des catégories prédéfinies, en traduisant nos réalités dans des langues qui ne sont pas nécessairement les nôtres et en nous adaptant à des cadres qui ne nous incluent pas toujours pleinement.
Comment décoloniser la Fierté?
Décoloniser la Fierté ne signifie pas renoncer aux luttes mondiales. Cela suppose plutôt de reconnaître qu’il n’existe pas une seule manière de vivre, de comprendre la diversité. C’est aussi accepter que les acronymes, aussi importants soient-ils, ne peuvent pas rendre compte de toute la richesse de nos expériences. Et surtout, c’est faire de la place à d’autres mémoires, d’autres langues et d’autres façons de nous nommer.
L’histoire de la diversité n’est pas linéaire et ne provient pas d’une seule et unique source. Et la justice, pour être authentique, doit aussi être capable de rendre compte de ce qui a été réduit au silence.
Vers quoi nous orienter
Si la Fierté aspire à être plus qu’une célébration, elle doit également être une pratique de responsabilité. Pour celles et ceux d’entre nous qui font partie de la « minorité mondiale », cela signifie qu’il faut aller au-delà du soutien symbolique et de l’inclusion de façade. Cela exige aussi de reconnaître les contradictions et d’avoir le courage d’agir pour y remédier.
Il est incohérent de célébrer les progrès tout en participant à des systèmes qui perpétuent la violence ailleurs.
– Rusly Cachina
La défense des droits ne peut s’arrêter aux frontières. Les États ne peuvent prétendre défendre les droits de la personne sur leur territoire tout en finançant, négociant ou entretenant des relations avec des gouvernements qui persécutent nos communautés ailleurs dans le monde. Il est incohérent de célébrer les progrès tout en participant à des systèmes qui perpétuent la violence ailleurs, tant directement qu’indirectement.
La responsabilité est aussi politique : comment promouvoir la diversité en contexte de Fierté et au-delà
Cela implique d’exiger des gouvernements qu’ils agissent avec cohérence : dans leurs accords commerciaux, leurs politiques étrangères, leur rôle dans les conflits armés et leurs relations avec les industries extractives qui alimentent la violence. Cela signifie qu’il faut se tenir au courant, questionner les récits dominants et refuser une conception des droits qui s’arrête aux frontières tout en faisant fi des guerres qui se déroulent ailleurs.
Mais cela signifie aussi quelque chose de plus immédiat : apprendre à écouter sans imposer, accueillir d’autres façons de nommer et de comprendre le monde, refuser de filtrer chaque réalité à travers nos propres catégories, et célébrer la diversité. Il ne s’agit pas de « donner la parole » aux autres, mais plutôt de prendre du recul et de ne pas occuper tout l’espace. Car décoloniser et désoccidentaliser la Fierté n’est pas un concept abstrait : cela doit se traduire dans nos pratiques quotidiennes.
Et cela commence par reconnaître que les luttes pour la diversité ne peuvent être dissociées des structures globales qui continuent de produire la violence, d’approfondir les inégalités et de réduire certaines voix au silence.


