Anti Oil Protest at WEC in Montreal. © François  Pesant / Greenpeace
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Dans le cadre de sa campagne “Climat et Finance”, Greenpeace Luxembourg a commandé une expertise sur la politique d’investissement du fonds de pension souverain du Luxembourg, le Fonds de Compensation. Dans notre interview, l’auteur de l’étude, l’économiste allemand Dr. Martin Granzow, nous explique les points clés, les résultats de son étude et ses recommandations. 

Comment évaluez-vous la stratégie d’investissement du Fonds de compensation (FDC) ? Qu’est-ce qui est positif ? Que faut-il améliorer ?

Dans l’ensemble, nous estimons insatisfaisante la stratégie d’investissement du FDC du point de vue de la durabilité. Certes, le fonds a déjà élaboré une ligne directrice pour l’investissement responsable et il est, depuis quelques années, attentif à la prise en compte des critères de durabilité lors de la sélection des gestionnaires d’actifs pour les différents compartiments. Toutefois, le faible niveau d’ambition de ses critères d’investissement durable  est critiquable. Il faut également noter que les approches des gestionnaires d’actifs mandatés par le FDC sont incohérentes et loin d’atteindre ‘ambition nécessaire pour que les compartiments soient conformes aux objectifs de l’accord de Paris. En outre, le fonds n’a pas été en mesure, par le passé, d’établir la transparence en ce qui concerne les aspects de durabilité. Sur la base des informations fournies par le FDC aux parties prenantes externes, nous ne savons pas du tout à l’heure actuelle de quelle façon les risques climatiques sont identifiés et gérés par le FDC dans ses différents compartiments.

Outre l’argument de la protection du climat, y a-t-il d’autres raisons pour que le FDC change sa stratégie d’investissement ?

La protection du climat et la durabilité sont des valeurs de plus en plus importantes pour de nombreuses personnes. Cela vaut également pour les bénéficiaires du FDC. Bien que la protection du climat et de la durabilité ne fassent pas partie des missions intrinsèques du FDC, il est néanmoins obligé, en tant que mandataire, d’agir dans l’intérêt de ses bénéficiaires – et celui-ci ne doit pas nécessairement être purement financier. Cela a également été confirmé dans le passé par diverses études et avis d’experts. Et quand bien même cet intérêt le serait, le FDC devrait avoir tout intérêt à intégrer plus fortement les critères de durabilité dans sa stratégie d’investissement, car là où des effets négatifs sur les rendements sont vraisemblablement exclus, des effets positifs sont probables.

Le FDC devrait-il “se défaire” des combustibles fossiles dès maintenant malgré la crise due à la pandémie de Covid-19 et la situation incertaine des marchés ?

Indépendamment de l’évolution économique réelle, les cours des actions de presque tous les principaux indices se sont déjà sensiblement redressés par rapport aux creux de mars 2020 et, dans certains pays, ils ont même ces dernières semaines dépassé le seuil d’avant la crise. Dans le cas des entreprises de charbon, de pétrole et de gaz, au cours des derniers mois, l’évolution du prix des actions a généralement été à la traîne par rapport à l’évolution du marché. À long terme, cependant, les modèles commerciaux basés sur les combustibles fossiles seront progressivement éliminés dans un monde à < 2°C compatible avec l’accord de Paris. Une étude d’Axa, par exemple, conclut que les rendements annuels des entreprises charbonnières s’effondreront de 60% d’ici 2030 et de 100% d’ici 2050. Dans le secteur du pétrole et du gaz, les chiffres ne sont guère meilleurs : -40 % d’ici 2030 et -95 % d’ici 2050. À long terme, ces modèles d’entreprise atteindront donc une valeur financière de 0.

Comment évaluez-vous les attentes de profit des investissements “durables” ou “sans fossiles” par rapport à un portefeuille “classique” ?

Ces dernières années, de nombreuses études ont montré que les investissements durables ne présentent pas de désavantage systématique en termes de rendement et de risque par rapport aux investissements classiques. De nombreuses études les considèrent même comme ayant un avantage. Essentiellement, deux facteurs opposés se conjuguent dans les investissements durables. D’une part, l’effort nécessaire à la sélection des actifs augmente parce qu’il faut analyser des critères de durabilité supplémentaires en plus des critères de sélection classiques. Cela coûte du temps et de l’argent. D’un autre côté, les investissements durables peuvent toutefois éliminer certains risques financiers des portefeuilles. Sur la base des analyses scientifiques menées jusqu’à présent, cet effet positif semble plus que compenser les coûts supplémentaires.

Une stratégie d’investissement durable est-elle également possible pour les portefeuilles gérés de manière passive ?

Même pour les fonds du FDC gérés de manière passive, qui investissent exclusivement dans des indices, les aspects de durabilité peuvent être intégrés comme objectif stratégique dans la stratégie d’investissement, puisqu’il existe des sous-indices durables pour presque tous les “grands” indices.

Quelles sont les mesures concrètes nécessaires pour que les investissements du FDC soient compatibles avec les objectifs de l’accord de Paris ? Quel est le rôle des décideurs politiques à cet égard ? Quelles mesures concrètes doivent être prises par les décideurs du FDC ?

Nous avons énuméré dans le rapport tout un catalogue de différentes mesures qui devraient être prises par les décideur·euses politiques et les gestionnaires du fonds. Il est certainement utile de noter qu’un signal clair des premiers semble être nécessaire pour que l’intégration des risques de durabilité fasse partie intégrante du mandat du fonds. En outre, une impulsion politique est indispensable pour créer un cadre réglementaire qui soutiendrait les efforts de durabilité. Cela comprend des exigences de transparence ainsi qu’un engagement de tous les fonds gérés par des fiduciaires à intégrer les aspects de durabilité dans leurs analyses de risques. Le mandat des autorités de contrôle devrait également être étendu, ce qui suppose non seulement l’intégration des aspects de durabilité dans les rapports et les activités d’audit spécifiques aux entreprises, mais aussi la réalisation de tests de résistance dans le cadre de divers scénarios de changement et de transition climatiques. En outre, nous recommandons la prise d’un certain nombre de mesures pour contribuer au développement du savoir-faire et des capacités des décideur·euses politiques.

Le FDC lui-même devrait d’abord intégrer la durabilité dans sa stratégie globale, puis dans la stratégie d’investissement de tous ses compartiments. En ce qui concerne la poursuite du  processus, il est logique dans un deuxième temps d’étendre ses propres capacités d’analyse, de développer un système spécifique d’indicateurs de performance de durabilité et de mettre en œuvre une analyse de durabilité bien fondée. Si la transparence nécessaire est disponible en interne, l’étape suivante devrait consister à élaborer une ligne directrice plus ambitieuse en matière d’investissement qui réglemente clairement non seulement l’exclusion et les critères positifs, mais aussi l’engagement des investissements envers les bénéficiaires. L’intégration des aspects de durabilité dans l’organisation structurelle et procédurale ainsi que le suivi global sont tout aussi importants. En outre, le fonds devrait immédiatement mettre en oeuvre une transparence en interne et en externe au sujet de sa propre performance en matière de durabilité et, en termes de pratiques de divulgation, assumer un rôle de pionnier et de guide pour la place financière durable du Luxembourg en appliquant les recommandations du TCFD.

Outre le secteur des combustibles fossiles, existe-t-il d’autres secteurs préoccupants du point de vue de la protection du climat, parce qu’ils ne sont pas ou difficilement transformables ?

Il n’existe que quelques exemples de secteurs non transformables et, de plus, les scénarios de transformation tiennent généralement compte du fait que les secteurs peuvent réduire les émissions facilement ou seulement dans une mesure limitée. Le facteur le plus décisif est la mesure dans laquelle le modèle commercial d’une entreprise dépend d’une technologie problématique (par exemple, la production de moteurs à combustion interne). En particulier, ce sont les entreprises exerçant dans un secteur d’activité unique fortement exposées à ces technologies qui devraient être exclues des investissements, puisqu’elles seront guère transformables dans un scénario <2°C. Les entreprises qui n’ont pas la volonté nécessaire pour se transformer devraient également être écartées. Il s’agit notamment des climatosceptiques, ainsi que des entreprises qui font pression contre les mesures favorisant la transformation (par exemple, une réglementation respectueuse du climat). Les entreprises associées à des activités commerciales particulièrement problématiques (par exemple, le forage dans l’Arctique ou l’exploitation des sables bitumineux) doivent également être proscrites des investissements du FDC.

Le FDC devrait-il investir dans des entreprises dont l’activité principale est dans le secteur des énergies fossiles mais qui possèdent également une branche “Énergies renouvelables” ?

Cela dépend de chaque cas. Une entreprise ayant un objectif de réduction des émissions compatible avec les objectifs de l’accord de Paris et reposant sur des bases scientifiques, qui couvre les principales sources d’émissions (y compris les émissions indirectes) et qui poursuit cet objectif de manière crédible et vérifiable sans causer d’autres problèmes de durabilité, devrait en principe être éligible à un investissement du FDC, quel que soit le secteur. Toutefois, lorsqu’on investit dans des entreprises de secteurs problématiques, il est conseillé d’assurer un niveau de transparence élevé dans la décision d’investissement afin de permettre aux parties prenantes externes d’en comprendre les tenants et aboutissants.


Dr Martin Granzow est un ingénieur économiste diplômé et docteur en économie. Il a 10 ans d’expérience professionnelle en tant que conseiller d’entreprise, entre autres chez Accenture Strategy. En 2017, il a fondé Nextra Consulting pour soutenir les entreprises dans la mise en œuvre d’une transition verte. Il travaille également comme agrégé pour la Frankfurt School of Finance & Management et il est rédacteur et auteur de nombreuses publications.

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