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Fukushima

Fukushima : plus qu'une catastrophe, un séisme culturel...

Jan Vande PutteResponsable de la campagne nucléaire pour Greenpeace Belgique depuis 1994, Jan Vande Putte a travaillé ces derniers pour la campagne internationale de Greenpeace. En 2011, il a réalisé plusieurs séries de tests de contamination au Japon. Il a visionné en avant-première les courts métrages réalisés par Alain de Halleux et partage avec nous son sentement.

Greenpeace a été présente sur le terrain, dans les heures qui ont suivi la catastrophe. Les témoignages récoltés par Alain de Halleux concordent-ils avec votre propre expérience à Fukushima City ?
Tout à fait, les témoignages datent de quelques mois après la catastrophe. Les premiers mois, la population japonaise était partagée à propos de la catastrophe. Une partie de la population croyait dur comme fer aux informations des autorités tendant à minimiser les conséquences de la catastrophe. Une autre tranche de la population était au contraire critique et souhait évacuer la zone contaminée.
Les médias ont finalement dénoncé la désinformation et la population s'est fait sa propre opinion. Pour tout ceux qui avaient cru les infos officielles, ça a été un choc. Plus personne ne pense que les autorités sont capables de gérer une technologie aussi dangereuse.

Retrouvez l'intégralité de "Récits de Fukushima" sur le site de la RTBF


On découvre une population littéralement secouée par la catastrophe, parfois loin de la retenue asiatique...?

La population a cru aveuglement dans ce que les autorités disaient. Par la suite, elle a eu le sentiment de se faire manipuler. Le sentiment qui dominait était celui d'une tromperie, un peu comme dans une relation  de couple. C'est pourquoi, il semble que l'on ne pourra pas évaluer les conséquences de cette catastrophe uniquement en termes de dégâts matériels et de conséquences pour la santé. Cette catastrophe a initié un séisme culturel.
Avec Fukushima, les Japonais ont réalisé que ceux qui les gouvernent ont toujours choisi le camp des grandes entreprises et – sciemment ou non – hypothéqué  leur sécurité. Dans ses mémoires, Gortbachov parlait aussi de Tchernobyl comme une des causes principales de la fin de l'Union soviétique. Avec Fukushima, on ne peut pas s'attendre à une révolution mais bien à des changements subtiles, imperceptibles dans un premier temps.

Avez-vous l'impression que l'expérience douloureuse de la population de Fukushima City va influencer durablement la vision des Japonais face au nucléaire ?

Les tentatives des autorités japonaises de minimiser l'ampleur de la catastrophe se sont révélées non seulement inutiles mais aussi contre-productives. J'en veux pour preuve les résultats de sondages d'opinion. Avant l'été, l'opinion était partagée 50/50. Depuis la révélation des scandales liés à la désinformation, on compte jusqu'à 70% d'opposants au nucléaire. Cette tendance observée depuis l'été semble aujourd'hui se confirmer. 

Avec une expérience sur le terrain à Tchernobyl et à Fukushima, comment juger des tentatives de désinformation de la population belge comme le Forum nucléaire ?
Mon travail en Belgique m'a permis d'apprécier la situation avec du recul. J'ai toujours communiqué ouvertement avec l'industrie du nucléaire. Même si nous ne partagions pas les mêmes points de vue, nous avions un terrain d'entente : la volonté de garantir la sécurité. L'ambiance était au respect mutuel.
Nous avons des choses fondamentales à tirer de l'expérience de Fukushima. En Belgique, nous sommes aussi partis de l'idée que l'industrie devait s'auto-réguler, pensant naïvement que s'était leur propre intérêt. C'est ça qui est problématique : l'absence de contrôle indépendant du nucléaire.

Il me semble qu'il est temps que la majorité des travailleurs du nucléaire prennent eux aussi la parole et parlent des problèmes rencontrés. Pour eux, Fujushima a aussi été un choc. La technologie japonaise était réputée irréprochable et les travailleurs particulièrement disciplinés. Ils savent que si ça peut arriver au Japon, ça peut aussi arriver chez nous.

Et  pour en revenir au Forum nucléaire, les voix derrière cet organe sont celles des intérêts économiques du nucléaire. C'est un organe essentiellement financé par GDF-Suez. Leur communication est orientée pour servir leur propre intérêt : à savoir la prolongation de la durée de centrales nucléaires atteintes par la limite d'âge. Les questions de sécurité n'ont pour eux pas le même poids.  Le débat devrait être mené avec ceux qui font le nucléaire et qui en sont les véritables actionnaires. Les travailleurs du nucléaire en Belgique seraient un interlocuteur bien plus crédible pour un débat qui doit être de toute urgence élargi à tout le secteur. Je pense notamment aux travailleurs du centre des radioéléments de Fleurus qui ne se retrouvent pas dans la communication cornaquée par GDF-Suez...

Les courts métrage d'Alain de Halleux illustrent la détresse au quotidien des populations impactées. D'un point de vue économique, comment les choses se passent-elles ?
La situation sur place est dramatique. Le coût de la catastrophe – si on arrive un jour à l'estimer – se comptera en milliards d'euros. Et n'oublions que dans son malheur, le Japon s'en est bien tiré avec les 4/5 de la radioactivité qui a attiré dans l'océan... Ce qui n'en fait pas moins un problème mais pas uniquement un problème pour le Japon.

Un an après la catastrophe, la population est actuellement confrontée à une absence d'aide pour ce qui est le plus urgent. Des centaines de milliers de personnes vivent toujours dans des zones contaminées où même les femmes enceintes ne sont pas soutenues financièrement pour déménager, si tel était leur souhait.