
Lorsque le soleil se lève sur Lokolama, la forêt s’éveille bien avant nous.
Le chant des oiseaux traverse la canopée. Les aînés sortent déjà des sentiers qu’ils connaissent depuis toujours. Les enfants courent pieds nus entre les arbres, sans savoir que le monde entier célèbre aujourd’hui la Journée internationale des peuples autochtones.
Pour eux, ce n’est pas une journée spéciale.
C’est simplement une nouvelle journée passée dans la forêt qui les nourrit, les protège, les soigne et leur apprend à vivre.
Pour moi, en revanche, cette journée est un rappel. Un rappel que notre histoire mérite d’être racontée autrement.
Pendant trop longtemps, les Peuples Autochtones ont été présentés comme des populations vulnérables et qu’il fallait protéger. Pourtant, avant même que le monde ne parle de climat, de biodiversité ou de solutions fondées sur la nature, nos ancêtres protégeaient déjà ces forêts. Ils avaient compris qu’on ne possède pas la forêt : on en fait partie.
Je suis né ici, à Lokolama. J’y ai appris à reconnaître les arbres, à écouter le silence de la forêt, à comprendre que chaque rivière, chaque tourbière et chaque espèce vivante participe à un équilibre vital que nous devons transmettre aux générations futures.
L’année dernière, Greenpeace Afrique est venue jusqu’à notre village.
Pendant plusieurs jours, nous avons marché ensemble sous les grands arbres, partagé nos histoires, échangé avec nos aînés , rencontré les jeunes, écouté les femmes et découvert, ensemble, que nos savoirs endogènes constituent bien plus qu’un héritage culturel : ils sont une réponse concrète aux défis auxquels notre planète est confrontée aujourd’hui. Cette expédition à Lokolama et à Penzélé a montré que les communautés autochtones ne sont pas de simples bénéficiaires de la conservation, mais qu’elles en sont les premières architectes.
Je me souviens particulièrement des regards des enfants lorsqu’ils dessinaient leur forêt idéale.

Aucun d’entre eux n’a dessiné une forêt vide.
Ils ont dessiné des arbres immenses, des rivières pleines de poissons, des bonobos, des oiseaux, des papillons, des familles vivant ensemble dans le respect de la nature.
Leurs dessins étaient simples.
Mais ils portaient une vérité profonde : notre forêt est notre maison, notre identité et notre avenir.
Je me souviens aussi de nos discussions avec les communautés de Penzélé.
Nous avons parlé des difficultés, des incompréhensions du passé, mais surtout de notre volonté commune de construire un avenir où les forêts ne seront plus une source de conflits, mais un espace de cohabitation et de paix. Car protéger la forêt, c’est aussi protéger les liens qui unissent les peuples qui y vivent.
Aujourd’hui, alors que les dirigeants du monde discutent de financement climatique, de crédits carbone, de biodiversité ou encore de développement durable, j’aimerais leur rappeler une chose essentielle.
La forêt du Bassin du Congo n’a pas attendu les grandes conférences internationales pour être protégée.

Elle l’est depuis des générations grâce aux femmes, aux hommes et aux jeunes qui y vivent.
Nos connaissances ne viennent pas des livres.
Elles viennent des saisons.
Des rivières.
Des arbres.
Des chemins que nos grands-parents nous ont appris à parcourir avec respect.
Cela ne signifie pas que nous refusons le développement.
Au contraire.
Nous aspirons à des écoles de qualité, à des centres de santé accessibles, à des routes qui désenclavent nos villages et à des opportunités pour notre jeunesse.
Mais nous croyons qu’un véritable développement ne peut jamais se construire au détriment de notre identité, de nos terres ancestrales ou de nos droits.
Nous voulons être des partenaires.
Pas de simples observateurs.
Nous voulons participer aux décisions qui concernent nos territoires, parce que personne ne connaît mieux cette forêt que celles et ceux qui y vivent depuis des générations.
En cette Journée internationale des Peuples Autochtones , je ne demande pas au monde de nous célébrer.
Je lui demande de nous écouter.
D’écouter les voix qui montent de Lokolama, de Penzélé et de tant d’autres villages du Bassin du Congo.
Car derrière chacune de ces voix se trouvent des solutions, des connaissances et une vision du monde dont notre planète a plus que jamais besoin.
Notre avenir commun dépend de notre capacité à protéger les forêts.

Et protéger les forêts commence par le respect de celles et ceux qui en sont les premiers gardiens.
Nous sommes les Peuples Autochtones.
Nous ne sommes pas le passé.
Nous sommes une partie essentielle de l’avenir du Bassin du Congo.
Et tant que la forêt respirera, nous continuerons de marcher à ses côtés.
Par Valentin Engobo Mufia
Représentant des Peuples Autochtones Tshwa de Lokolama, République démocratique du Congo


