Je suis Joal. J’ai les pieds dans la mer et la tête dans les racines.
Mes mangroves ne sont pas du bois.
Ce sont des poumons plantés à l’envers.
Elles plongent dans l’eau saumâtre comme d’autres s’élèvent vers le ciel. Elles respirent pour moi. Elles me protègent. Elles me nourrissent.
On les appelle Laguncularia, Rhizophora ou Avicennia. Des noms latins pour des gardiennes bien de chez nous.
Sur les milliers d’hectares de mangroves qui bordent l’estuaire du Sine-Saloum, elles retiennent la terre comme une mère retient un enfant qui vacille.
Quand les vagues se fâchent et que les tempêtes avancent, elles absorbent les chocs. Elles cassent la force de la mer avant qu’elle ne frappe mes rivages.
Sans elles, chaque année, le littoral reculerait davantage.
Elles sont ma digue vivante.
Sous leurs racines emmêlées, une autre vie commence.
Les poissons y naissent. Les huîtres s’y accrochent. Les crevettes y grandissent. Les crabes y trouvent refuge.
La mangrove est la première école de la mer, la maternité silencieuse de la pêche artisanale.
Chaque racine nourrit une famille. Chaque arbre protège un métier.
Chaque hectare porte l’avenir de milliers de pêcheurs. Mais les mangroves font encore plus.
Elles capturent le carbone que nous rejetons dans l’atmosphère et l’enfouissent profondément dans leurs sols. Là où la lumière ne pénètre pas, elles stockent ce que le monde peine à réduire.
Elles filtrent aussi les eaux, retiennent les sédiments et empêchent les pollutions d’étouffer les écosystèmes marins.
Elles travaillent sans bruit. Sans salaire. Sans reconnaissance.
Et pourtant, elles rendent chaque jour des services inestimables.
Pendant des décennies, nous les avons coupées. Nous avons oublié leur valeur. Le sel, la pression humaine et les changements climatiques ont fait disparaître une partie de ce patrimoine vivant.
Mais à Joal-Fadiouth, des femmes ont refusé de regarder mourir leurs racines.
Elles ont replanté. Année après année. Plant après plant.
Elles ont compris ce que les chiffres peinent parfois à raconter : protéger la mangrove, c’est protéger la pêche. Protéger la pêche, c’est protéger les familles. Protéger les familles, c’est protéger l’avenir.
Alors non, les mangroves de Joal ne sont pas un décor.
Elles sont une infrastructure vivante.
Un rempart contre l’érosion.
Une nurserie pour les océans.
Un allié contre le dérèglement climatique.
Une promesse de résilience.
Je suis Joal.
Et tant que mes mangroves respireront, je continuerai à vivre entre la terre et la mer.
Je suis Joal.
Et tant que mes racines tiendront, je ne me noierai pas.


