Au Moyen-Orient en général, et au Liban en particulier, nous ne vivons pas la guerre uniquement à travers les gros titres des journaux ou le bruit des bombardements, mais aussi dans les détails de la vie quotidienne : l’angoisse suscitée par les coupures d’électricité, la crainte des pénuries de carburant, le coût élevé des transports, et même le prix du pain.

L’impact de la guerre au Moyen-Orient sur la vie quotidienne
La guerre ne demeure pas confinée aux lignes de front; elle s’infiltre dans les demeures, les cuisines, les transports, les factures des génératrices et la capacité des familles à assurer leurs besoins et à se sentir en sécurité.
À chaque nouvelle intensification des hostilités, ce n’est pas seulement la politique qui est touchée. Les répercussions s’étendent au quotidien de millions de personnes, en particulier lorsqu’elles dépendent de systèmes énergétiques fragiles et centralisés, qui sont eux-mêmes tributaires de combustibles fossiles et de chaînes d’approvisionnement susceptibles d’être interrompues. C’est précisément ce à quoi nous assistons aujourd’hui dans le cadre de la guerre qui fait rage dans notre région.
Lorsque les voies maritimes sont perturbées, que les prix du pétrole et du gaz augmentent ou que les craintes d’une pénurie se répandent, l’enjeu n’est plus strictement économique, car il devient rapidement un fardeau qui pèse sur la population. Le transport devient plus difficile, la marche des entreprises plus coûteuse et l’approvisionnement en électricité plus précaire, tandis que les familles se retrouvent une fois de plus confrontées à une nouvelle crise.

La nature risquée et instable des combustibles fossiles
Alors que certaines personnes subissent de plein fouet les frappes aériennes et les attaques, d’autres sont confrontées à des contractions économiques et craignent que la situation ne se détériore encore davantage. Cependant, une même réalité nous unit : les risques inhérents à une économie mondiale fortement dépendante des combustibles fossiles, connus pour leur extrême volatilité et leurs liens étroits avec les conflits, qui rendent nos sociétés plus vulnérables à chaque crise.
Les répercussions ne se limitent pas aux pays directement touchés par le conflit, mais s’étendent aux économies du reste de la région. C’est notamment le cas de l’Égypte, de la Tunisie et du Maroc, où le coût du carburant, du transport, de l’électricité et des produits de base a augmenté de manière significative.
La guerre a rapidement ébranlé les marchés. Le prix du baril de pétrole a franchi la barre des 100 $ US dès les premiers jours de l’escalade, la valeur de la livre égyptienne est tombée à environ 53 livres pour un 1 $ US et le prix local des carburants a augmenté, entraînant une hausse des coûts du transport, de l’électricité et de l’alimentation. En Tunisie, la hausse du taux de change moyen, couplée à la flambée des prix mondiaux du pétrole, menace d’exacerber la pression sur le budget 2026 et le coût de la vie dans une économie fortement dépendante de l’importation d’énergie. Et au Maroc, qui importe également la majeure partie de son pétrole, les prix intérieurs sont soumis à une pression croissante, ce qui a un impact sur des secteurs essentiels tels que l’agriculture et l’industrie manufacturière.

L’énergie est un otage de la guerre au Moyen-Orient – et la population en paie le prix
Dans les jours qui ont suivi les frappes israélo-américaines sur l’Iran, l’énergie elle-même est devenue un terrain d’affrontement direct. Avec l’escalade rapide du conflit au Moyen-Orient, les infrastructures de combustibles fossiles sont vite devenues une cible de choix. Le détroit d’Ormuz est devenu une poudrière menaçant l’approvisionnement mondial en carburant. Israël a interrompu les livraisons de gaz vers l’Égypte et la Jordanie. Et les prix du gaz ont grimpé de près de 50 % après l’interruption de la production d’une importante installation au Qatar. Cette situation démontre clairement comment les combustibles fossiles peuvent être transformés en un outil géopolitique qui a un impact direct sur la vie des gens.
L’énergie renouvelable dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord n’est plus un enjeu environnemental ou climatique à remettre à plus tard. Elle est désormais au cœur de notre résilience quotidienne et est essentielle pour assurer notre avenir à long terme et préserver la dignité de nos sociétés. La souveraineté n’est pas qu’une notion politique : elle se mesure aussi à notre capacité à produire localement l’essentiel et à réduire notre vulnérabilité face aux fluctuations du marché, aux guerres et aux tensions géopolitiques.
Une transition équitable vers les énergies renouvelables est essentielle
La souveraineté énergétique ne consiste pas simplement à remplacer une source d’énergie par une autre; elle exige de repenser fondamentalement la structure même de notre système énergétique. Plus la production d’énergie sera décentralisée, plus elle sera accessible aux foyers, aux écoles, aux hôpitaux, aux fermes et aux petites entreprises, ce qui favorisera la résilience de nos communautés en temps de crise. Les systèmes décentralisés tels que l’énergie solaire produite sur les toits ou les projets communautaires n’éliminent pas totalement les risques, mais ils réduisent la vulnérabilité et permettent aux gens de gagner en résilience.

La situation au Liban le démontre clairement. Avec l’effondrement continu du secteur de l’électricité ces dernières années, des milliers de familles et d’entreprises se sont tournées vers l’énergie solaire, non pas comme un luxe ou une option écologique, mais bien comme un moyen de survie. Nombre d’entre elles n’ont pas adopté ces solutions pour faire face à la crise climatique, mais pour obtenir l’électricité afin de vivre dignement, de travailler et d’étudier.
Cette réalité s’applique à l’ensemble de la région. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord figurent parmi les endroits les plus riches en énergie solaire, mais nos sociétés restent vulnérables face à un système énergétique qui exacerbe leur fragilité avec chaque guerre ou perturbation du marché. Et malgré notre dépendance à l’égard des combustibles fossiles, nous disposons des outils nécessaires pour bâtir un avenir énergétique plus sûr et plus indépendant. Il est toutefois encourageant de constater que certains pays de la région commencent à amorcer un virage. Le Maroc s’est fixé pour objectif de produire plus de la moitié de son électricité à partir de sources renouvelables d’ici 2030, tandis que les Émirats arabes unis cherchent à tripler leur capacité de production d’ici la même année.

La nécessité d’un changement systémique
Les projets d’énergie renouvelable à grande échelle sont essentiels, mais la véritable priorité de nos sociétés est de passer à un modèle énergétique axé sur les personnes et l’équité. Nous avons besoin de politiques qui permettent aux ménages, aux communautés, aux institutions et aux exploitations agricoles d’accéder à des énergies renouvelables décentralisées et abordables dans des cadres réglementaires clairs et avec un financement équitable, en considérant l’énergie comme un pilier de la sécurité sociale et économique plutôt que comme un simple système technique.
En temps de guerre, les illusions tombent : la sécurité énergétique n’est pas une question de technologie ou de statistiques de marché, mais de vie quotidienne, de stabilité sociale et de dignité humaine. Lorsque l’électricité, les transports et la conservation des aliments deviennent les otages de conflits échappant au contrôle des populations, tout comme le fonctionnement des écoles et des hôpitaux, le problème est le système lui-même. Il ne se limite pas à la chaîne d’approvisionnement.

Une transition juste vers des énergies renouvelables décentralisées n’est pas facultative : elle est essentielle pour renforcer la résilience des communautés face aux crises. En se dotant de systèmes énergétiques plus stables et autonomes, elles seront mieux placées pour protéger leurs moyens de subsistance et résister aux perturbations de l’économie et de la vie quotidienne.
La véritable souveraineté énergétique de notre région ne réside pas seulement dans la production, mais aussi dans notre capacité à éviter que la vie des gens ne soit prise en otage par chaque nouvelle guerre ou crise.
Ghiwa Nakat est directrice de Greenpeace Moyen-Orient et Afrique du Nord.
Cet article a été initialement publié en arabe en exclusivité sur CNN Economics.


